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dimanche 3 février 2008

Vers la frontière... (2e partie)

Nous voici donc au 6 octobre vendredi soir. Ce coin est très calme : c’est une des nouvelles « villes » construites en banlieue de la capitale, dans le désert. Larges avenues, jardins arborés, calme et ciel bleu sont parmi les principales qualités de ce lieu, mais le prix des loyers et l’éloignement viennent équilibrer un peu.
Après avoir retrouvés Bahsel et Hussam, nous allons dans un sympathique café où nous passons quelques heures. Apparemment, cette fois-ci, nous passerons le Canal en bateau, avant de retrouver une voiture de l’autre côté qui passera par des petits chemins afin d’éviter les check-points, jusque Rafah… On attend des nouvelles du chauffeur, mais après quelques appels et discussions autour du prix, son portable ne répond plus et nous sommes dans l’expectative…

Nous en profitons pour discuter longuement de la Palestine et de la situation actuelle : selon Hussam, « Mahmoud Abbas est le chef de l’Autorité Palestinienne, et c’est un excellent négociateur, il est modéré, c’est bien. Mais il n’a rien à apporter au peuple Palestinien, il n’y a rien derrière ces qualités. Par contre, le Hamas a des idées, propose de faire bouger les choses pour changer la situation, mais il n’a aucun moyen d’agir… » C’est un avis un peu mitigé assez mixte, où la principale chose qui revient tout le temps, c’est la gravité de la situation, la nécessité de s’unir entre Palestiniens au lieu de s’entretuer et enfin de s’opposer à Israël afin de gagner !

Toujours aucune nouvelle, l’attente se fait longue… Après ma rencontre la semaine dernière avec Hamâd – que j’ai informé de notre échec à passer le pont hier – puis celle de Bahsel et Hussam, il me tient réellement à cœur de réussir à rentrer dans la Bande de Gaza. Je suis déjà rentré la semaine dernière, pour faire un petit tour dans Rafah, mais accompagné par des Palestiniens, cela aurait été vraiment différent, et ils étaient vraiment enthousiastes à l’idée de nous montrer leur maison, leur terre, leurs conditions de vie, afin qu’on en parle, qu’on montre nos photos à un maximum de personnes. Pendant que les filles et Bahsel partent acheter quelques trucs, je commence une partie de taoula avec Hussam, puis une seconde. On essaye de penser à autre chose, de déstresser...

Finalement, nous prenons le métro pour retourner à la gare routière d’El Marg au nord du Caire, en espérant trouver un chauffeur, c’est réellement la tentative de la dernière chance. D’ailleurs Hussam ne voulait pas partir, ayant quelques problèmes à régler ici. Je pense qu’il ne voulait pas non revivre la même déception qu’hier…
C’est apparemment impossible de passer, du moins pour les Palestiniens, car certains chauffeurs disent que cela serait possible pour nous. Mais il est hors de question de partir sans eux, alors que nous avons passé les dernières heures ensemble. Finalement, un chauffeur accepte mais il faut s’organiser : Elsa, Noémie et Moi allons voir un ami à El Arish, la valise de Bahsel est la mienne, avec nos affaires à tous les trois, et le matériel est pour cet ami qui m’a demandé de lui ramener du Caire. Quant à Bahsel et Hussam, ils rentrent tout simplement en Palestine. Les filles sortiront leur carte d’étudiante, écrite en arabe, tandis que moi j’ai la carte du Consulat, précisant en arabe que je suis « sous la protection consulaire de la France. »

Nous arrivons au pont. On fait semblant de dormir. Bahsel fait une prière. L’officier contrôle les passeports, les cartes… Ca discute dehors, on attend… Et finalement : nous pouvons passer, mais pas Bahsel et Hussam ! Ils descendent donc et partent discuter longuement avec des officiers. Celui-ci conclura la discussion en expliquant qu’ils ne peuvent pas passer, et que pour nous, il refuse de prendre la responsabilité de faire courir un quelconque risque ! Apparemment, de gros troubles ont éclatés à la frontière et la tension est à son comble entre l’armée égyptienne et les forces du Hamas. Ne pouvant rien faire, nous rentrons…

Nous arrivons au Caire vers 6h du mat’, épuisés et déçus. En guise de remerciement pour tous les moments avec eux, nous offrons à Bahsel et Hussam les photos prises la veille que je suis allé faire développer, ainsi que deux cd de variété française. On se sépare, mais nous devrions nous revoir assez rapidement, et insha’allah, un jour, à Gaza…

Après avoir joué au chat et à la souris avec les forcés égyptiennes, en rouvrant des brèches au bulldozer pendant que les seconds en fermaient d’autres, le Hamas a décidé de coopérer avec l’Egypte pour fermer complètement la frontière. Dimanche, Rafah ne sera plus une ville totalement ouverte…

Pour un regard croisé, voir également le récit de ces 2 jours par Elsa, sur son blog...

El Marg, un petit groupe déçu... 2

El Marg, un petit groupe déçu...

Dans le microbus, Bahsel et Hussam

Vers la frontière... (1ère partie)

J’arrive à la gare Turgoman avec Elsa et Noémie. Déjà, nous rencontrons une difficulté : le passage d’un détecteur de métaux, et les bagages aux rayons X. En effet, je viens de réaliser que j’ai un laguiole dans mon sac ! Ce qui m’étonne, c’est que la semaine dernière, je suis passé exactement au même endroit, le couteau était déjà là, et je n’ai eu aucune remarque ! Là il me faut palabrer pendant une dizaine de minutes avec différents policiers, à coup de « Da hedeyya, li wâhed sâheb » – c’est un cadeau pour un ami – et ils acceptent finalement de me laisser passer…

Nous achetons les billets pour un bus direct jusqu’El Arish. Ensuite, j’espère réussi à trouver un moyen d’atteindre Rafah et de passer les sept check-points entre les deux villes. En effet, depuis une semaine et ma première venue, la présence policière et militaire a été largement renforcée et il est nettement moins facile de passer qu’auparavant. Par contre, d’après les informations que j’ai eues de personnes sur place, on passe encore librement la frontière. Une fois à Rafah, Hamâd que j’avais rencontré la semaine dernière, nous attend et nous emmènera chez lui, avant de nous montrer quelques coins de la bande de Gaza.

Dans le bus, tout le monde s’intéresse à nous dès qu’ils apprennent que nous sommes français. Mon voisin de gauche est originaire du Sud, travaille au Caire et va à El Arish pour son boulot, celui de devant est d’El Arish, mais m’avoue à voix basse qu’il ira jusque Rafah pour passer la frontière, et enfin celui de derrière me glisse à l’oreille qu’il est Palestinien et qu’il va dans la Bande de Gaza pour voir sa famille.

Tout se passe sans soucis jusque la sortie d’Ismaillia, et le pont Es-Salâm qui passe au dessus du Canal de Suez, et qui marque l’entrée dans le Sinaï. A l’entrée du pont, un important dispositif de police est déployé, et contrôle toutes les identités. Plusieurs personnes sont priées de descendre du bus pour plus d’informations. On montre nos passeports, mais on nous fait descendre également.

Nous expliquons que nous allons voir un ami égyptien qui habite El Arish et qui nous a invités chez lui. L’officier nous explique qu’il y a beaucoup de problèmes depuis quelques jours et qu’on ne peut y aller. Mais d’après un ami journaliste présent la veille, la ville était relativement calme, et du moins sans risque pour nous. L’homme ne veut rien savoir. On tente de le convaincre en appelant un ami égyptien : on lui demande de se faire passer pour un habitant d’El Arish qui invite des français à venir le voir et d’essayer de rassurer l’officier en lui disant que l’on ne craint rien. Mais cette tentative échoue…

Il veut nous renvoyer au Caire aussitôt, mais décidés à aller à El Arish, on refuse à chaque fois et on insiste. C’est là que nous revoyons les deux Palestiniens, Bahsel et Hussam, qui étaient avec nous dans le bus. Ils ont été bloqués aussi et on les a priés de retourner au Caire. En effet, ils sont Palestiniens mais sont étudiants au Caire, ils y habitent, on leur a donc interdit de passer. Hussam nous explique qu’ils souhaitaient juste aller voir leur famille quelques heures avant de revenir. Nous sommes étonnés par une durée aussi courte, surtout qu’ils disent n’avoir pas vu leurs familles depuis un moment. Mais il explique avec la gorge nouée et une faible voix, qu’il a « perdu 2 ans de sa vie à Gaza, à cause du blocus. » Il ne peut donc pas prendre le risque que ça recommence. « C’est la vie, c’est comme ça, on s’y fait. Ca nous suffit… »

Décidés à tenter de passer, ils nous proposent de les accompagner. Ils pensent rentrer au Caire, puis là trouver un chauffeur qui acceptera de nous emmener, en passant par une « unofficial way ». Mais nous finissons par trouver un touk-touk qui propose de nous faire traverser le Canal par un autre chemin. Nous montons donc dans le petit véhicule à trois roues, à 7, puis 8, et 9 enfin… Serrés les uns contre les autres, avec les bagages, le touk-touk file à vive allure. Nous n’avons aucune idée de ce qui nous attend, et nous ne comprenons que peu les discussions en arabe. Pourtant Hussam parle bien en anglais, mais il ne sait pas non plus réellement ce que nous allons faire. On s’arrête à proximité du pont, apparemment il faut attendre car une patrouille de police n’est pas loin. Ils en profitent pour discuter et négocier le prix. Les passeurs sont nombreux et on se sent un peu en position de faiblesse… D’ailleurs, au bout d’un moment, la discussion monte d’un cran, tout le monde s’énerve, et l’on comprend que c’est fini. Les passeurs demandaient plus de 600 LE uniquement pour passer le pont. La déception est dans l’air…

Ils nous ramènent donc au pont : retour au point de départ ! Une dernière discussion s’engage entre certains des passeurs, dont certains assez virulents, et nos deux amis. On décide de partir et de trouver autre chose. Mais là tout s’accélère : un homme prend le sac de Hussam posé à terre, le lance dans le touk-touk et démarre en trombe ! Elsa et Hussam tentent de s’accrocher au véhicule, mais il est trop rapide… Nous montons tous dans un microbus et commençons à les suivre. Mais c’est inutile. Nous sommes dépités. Hussam nous dit que son sac contenait entre autres du matériel informatique qu’il ramenait pour sa famille…

On rentre au Caire, la mort dans l’âme, déçus de n’avoir pas réussi à passer et surtout énervés et frustrés par cette mésaventure. J’avais senti – et Bahsel nous l’avait confirmé – que les Egyptiens présents n’étaient pas très accueillants vis-à-vis des Palestiniens, mais je ne m’attendais pas à ce que ça aille jusque là ! D’ailleurs, on apprendra plus tard que c’était une arnaque dès le début, il n’y a en effet aucune autre route qui traverse le Canal.
« Depuis 6 ans que j’habite en Egypte, j’ai toujours eu des problèmes avec les Egyptiens, et j’ai souvent fait de mauvaises choses à cause de ça. C’est la première fois que cela se retourne contre moi… Je paye aujourd’hui ce que j’ai pu faire par le passé. Dieu en a décidé ainsi. » m’explique Hussam. Il est assez fataliste, il dit que sa vie est ainsi, pleine de soucis, et qu’il ne peut que faire avec. Il rajoute « I’m alive » avec le sourire, nous expliquant qu’après avoir vécu à Gaza, c’est ce seul constat qui est important, être en vie…

De retour au Caire, nous nous asseyons dans un café pour boire un thé et parler un peu. Apparemment, le chauffeur du microbus est prêt à nous emmener à Rafah en passant par un autre chemin, en évitant la plupart des check-points de la police. Nous sommes partants pour retenter le coup. On se donne donc rendez vous le lendemain : nous les rejoindrons chez eux dans le quartier du 6 octobre, à la périphérie sud du Caire, puis nous partirons.