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mardi 29 janvier 2008

El Arish, des Palestiniens dorment dans la rue

dimanche 27 janvier 2008

Rafah (1ère partie)

Il est presque 16h, je sors de cours, je prends le métro et vais directement à la gare routière de Turgoman. Le dernier car pour El Arish – dernière grosse ville égyptienne avant la frontière et Rafah – est déjà parti, je vais donc chercher un billet pour Ismaillia, au bord du Canal de Suez : départ dans 10 min !
Une fois installé, je souris : une nouvelle fois je suis mon instinct et fonce. Hier matin, je vois cette info extraordinaire – dans la nuit de mardi à mercredi, le Hamas a fait sauter des charges explosives sur la frontière de Rafah entre la Bande de Gaza et l’Egypte, et peu après, des centaines de milliers de Palestiniens ont traversé la frontière pour se ravitailler en Egypte et survivre au blocus israélien. Dans l’après-midi, je décide de partir ! Il m’a fallu patienter 24h pour mes derniers cours, mais ça y est, j’y vais, je me lance vers l’inconnu et l’aventure.

Nous traversons le Caire avec difficulté à cause des bouchons du jeudi soir. Dans le car, je discute avec mon voisin : il est ingénieur et travaille à El Arish. Son entreprise est internationale et a des succursales un peu partout en Europe, il a donc pas mal voyagé, en France notamment. Il travaille le lendemain, et doit donc arriver à cette nuit.
Il me dit de le suivre lorsque nous arrivons. Nous attendons un moment, mais les taxis sont chers et les microbus pleins. Cependant, au bout d’une demi-heure, nous finissons par trouver un microbus qui accepte de nous emmener.

Nous passons 4 check-points sur la route, mais au grand soulagement de l’ensemble du microbus, aucun contrôle n’est effectué. En montant, on m’a cependant demandé si j’étais Palestinien, et à chaque fois que l’on croise une voiture de police ou un barrage, le mot « Falestin » est sur toutes les lèvres.
On sent une excitation dans l’air, car bien plus que ces discussions entre les passagers, les nombreux camions chargés, les pickups remplis de marchandises diverses et le trafic sont une preuve que quelque chose se passe…

On arrive à El Arish, l’ingénieur descend et demande aux autres passagers de m’indiquer où descendre pour trouver un hôtel ; ce qu’ils font peu après. Je marche alors dans la direction indiquée. Il est minuit, il ne fait pas très chaud, et plusieurs pickups avec des Palestiniens croisent mon chemin : ils chantent et ont l’air heureux.
Plus loin cependant, plusieurs hommes sont assis sur le trottoir et se réchauffent avec de petits feux, ils passent la nuit dehors n’ayant pas trouvé d’hôtel. Je continue mon chemin, mais j’arrive dans une zone où il n’y a rien à part des bâtiments administratifs. Je dois être à la périphérie de la ville, car j’arrive au début de la route de Rafah, qui est embouteillée comme aux heures de pointe : transports de personnes et de marchandises sont au cul à cul.

Je finis par prendre un taxi pour trouver un hôtel : le chauffeur ne comprend pas vraiment ce que je dis, il s’énerve et nos discussions sont laborieuses. Il craint que je sois Palestinien, et ni mon faible niveau d’arabe ni mes mots de français ne suffisent à le rassurer pleinement. Il finit par me déposer dans un hôtel, mais celui-ci est trop cher, et je décide d’aller un peu plus loin pour en trouver un plus abordable : je ne passe qu’une seule nuit à El Arish, je veux juste un endroit où dormir, peu importe le confort.
La porte de l’hôtel est bloquée par des fauteuils, le patron entrouvre la porte, et il me faut montrer passeport, visa et expliquer que je ne veux que dormir une nuit pour qu’il me laisse rentrer. L’hôtel est vide à part deux étudiants américains au Caire, en vacances dans la région.
Le patron me donne une chambre – au double du prix prévu – mais il m’explique que tous les hôtels sont fermés et se méfient : "Il est interdit de loger des Palestiniens, m'explique le patron d'un hôtel, on veut éviter un débordement." Ils doublent donc aussi les prix pour les quelques visiteurs. Les Palestiniens, eux, essayent tout de même mais la plupart du temps sans succès. Je lui fais part de mon intention d’aller à Rafah le lendemain et de voir la frontière : il me conseille d’aller voir la police. Elle pourra m’emmener en sécurité et ça ne me coutera rien, à l’inverse des taxis qui, au vu du trafic incessant, font aussi grimper leurs prix.

Je décide d’aller faire un tour en ville. Il est plus de 1h du matin mais de nombreuses épiceries sont encore ouvertes, et beaucoup de personnes sont chargées de nourriture : ils font leur marché !
Je me dirige ensuite vers la plage : un groupe d’une vingtaine de personnes campent autour d’un feu. Le son d’un morceau de musique au violon se dégage d’un café alentour, l’ambiance est particulière. J’aborde le groupe : ils sont tous Palestiniens et sont arrivés hier (mercredi). Ils me confirment bien que c’est le Hamas qui a fait sauté des explosifs sur le mur pendant la nuit afin d’ouvrir une brèche.

Ils disent venir pour chercher un peu de calme, acheter à manger, des biens de première nécessité mais savent qu’ils finiront par rentrer. Leurs familles sont en Palestine, ils ne peuvent rester ici indéfiniment. De plus, c’est leur terre, ils y sont attachés. Selon eux, la vie à El Arish n’est nécessairement mieux : ils n’ont pas de maison, dorment à la belle étoile, sont exclus parfois et plus généralement pas réellement accueillis chaleureusement. Néanmoins, ils témoignent de l’envie de partir un jour pour le Caire, voire quitter la région pour la France notamment.
Je suis « interrogé » car beaucoup sont surpris de voir un Français, ici, assis avec eux sur la plage. On me demande ce que je fais dans la vie, si j’aime les musulmans, la Palestine, Israël, l’Egypte, l’Islâm ou encore si je préfère le Fatah ou le Hamas – question que j’évite avec prudence. On discute et on rit, je prends quelques photos, l’ambiance est très chaleureuse malgré la barrière de la langue – mon arabe est en effet limité, et je peine à comprendre le dialecte palestinien.

D’un coup, on annonce l’arrivée de soldats, tout le monde se lève. Hamaad, avec qui j’ai discuté principalement, prend mon mail, promet de m’écrire et de m’accueillir si je viens en Palestine. Puis il me dit d’un air presque heureux "maintenant, on retourne en Palestine." Puis tous quittent la plage et s’en vont.
Quant à moi, après à peine plus d’une heure passée avec eux, je retrouve ma petite chambre – et une petite souris qui s’enfuit. Je peine à m’endormir : la chambre est glaciale, je dors habillé et je repense à cette soirée… J’imagine Assad et les autres errer dans la ville, pour retourner ensuite chez eux, alors que moi je ne suis ici que pour qu’un temps très limité : nous sommes réellement de deux mondes différents.

Après une courte nuit, je me lève, achète une bricole à grignoter – toute la nourriture s’achète en gros, il n’y a presque rien à l’unité – et vais boire un thé avant de partir. La police ne me dit rien de particulier, juste de continuer sur la route vers le centre où je devrais trouver un bus ou un microbus.
En effet, quelques minutes plus tard un bus arrive à ma hauteur en criant « Rafah ». Je fais signe au chauffeur et je monte, avec un léger étonnement de l’homme à la porte.

Le centre ville est bondé, c’est le marché. Le bus se remplit se petit à petit avec des Palestiniens qui ramènent un peu de tout : électronique, nourritures, cigarettes, vêtements. Devant chaque étal, les marchands vérifient scrupuleusement les billets avec lesquels les Palestiniens payent – j’appris plus tard que vu la quantité d’échanges à la frontière, beaucoup de faux billets circulaient lors des transactions…