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mercredi 12 décembre 2007

El Fishawy

Au cœur du souk Khan el-Khalili, dans une petite venelle à côté de la grande mosquée el-Hussein, se trouve le café Fishawy. Fondé en 1849, il porte le nom du Hagg Fichmi Fishawy, grand chef de bande du quartier dans les années 30. De grands miroirs aux cadres en bois sculpté, des arches au-dessus de chaque entrée : vous êtes transportés en pénétrant dans cet endroit mythique. L’on s’assoit sur d’agréables banquettes au milieu de la venelle, ou autour de petites tables à côté, et une fois le délicieux thé à la menthe fraiche rapidement servi dans une petite théière émaillée – le meilleur du Caire selon moi – la magie fait alors son œuvre, et il ne vous reste plus qu’à regarder.

Assis pendant des heures à boire du thé, le temps défile pendant que l’on contemple un spectacle inouï et sans cesse renouvelé. On apprend énormément en regardant autour de soi et en apprenant à ouvrir les yeux... La façon dont les gens se comportent, les regards, même furtifs, que l’on peut échanger avec eux, les sourires parfois. Fermez les yeux et écoutez... Tous les sons se confondent : le bruit des chaises, celui des verres et des théières en émail sur les plateaux en cuivre, les voix des serveurs qui réclament les chichas, qui passent les commandes ou qui crient "flooouuuussss" (argent) pour que le patron vienne avec son énorme liasse de billets et encaisse auprès des clients. Il y a aussi les haussements de ton des touristes qui ne comprennent pas bien ce qui se passe, l’anglais, l’espagnol, le chinois, le français, l’allemand, l’italien, l’arabe, se mélangeant dans un concert envoûtant…

En ouvrant à nouveau les yeux, on assiste à un défilé incessant, un monde en perpétuel mouvement, celui des vendeurs de breloques en tout genre et de gadgets – si vous restez un peu plus longtemps, vous aurez l’occasion de les revoir souvent, et à chaque fois ils vous proposeront de nouveau leurs articles ! Quelques mendiants circulent entre les tables bondées et essayent de vendre des paquets de mouchoir ou des cacahuètes. Il y a aussi la femme qui passe toutes les deux minutes vous proposer un tatouage au henné, et le cireur de chaussures qui fait une triste mine quand on lui dit non ou qu'il voit que vous êtes en sandales !

La richesse que vous apporte une pause – aussi longue que possible – dans ce café est incommensurable, elle est de celle qui ne se compte pas, elle est liée à l’apprentissage de la vie en Egypte, de la vie en général ! Mais ne croyez pas que cela soit réservé à cet endroit seul, toute l’Egypte est comme ça, riche de cette mixité permanente, de ces styles différents à chaque coin de rue. A la regarder, à l’écouter, à la sentir pour mieux s’en imprégner, à tenter de la comprendre et de pénétrer ses mystères, on ne peut que l’apprécier. Et apprécier ces instants, c’est au bout du compte adopter l’Egypte dans son cœur…



Le café El-Fishawy

mardi 28 août 2007

La religion au pays des pharaons

On connaît la place que tenait la religion dans L'Egypte ancienne et son importance au quotidien. Qu'en est-il aujourd'hui dans ce pays, au cœur du Moyen Orient, à une époque où les questions de religion font souvent la une de l'actualité ?

Aujourd'hui, c'est le pays arabe le plus peuplé, avec une population de près de 80 millions d'habitants. Environ 90% des Egyptiens sont musulmans sunnites et 10% sont coptes – les chrétiens d'Egypte. Ces derniers, présents depuis le début de notre ère, commencèrent à cohabiter avec les arabes lors de l'invasion du pays en 642. Les débuts de cette cohabitation furent paisibles, puis au fil du temps, leurs relations oscillèrent entre respect et franche hostilité.
De nos jours, la situation paraît plus calme, même si le XXe siècle et ce début de XXIe virent encore quelques épisodes assez sanglants, rares il est vrai, opposant coptes et musulmans. Plusieurs coptes ressentent effectivement cet apaisement. Ils pensent que les musulmans ont accepté leur présence, et que tout le monde se satisfait de cette situation : la vie devient, de fait, beaucoup plus simple. Il reste à voir si cette opinion est partagée par la majorité.

Pourtant, même si les persécutions ont cessé, il reste nombre de discriminations dont sont victimes les coptes et il demeure toujours une minorité, parfois à l'origine d'incidents, qui ne les apprécie, ni ne les accepte. Malgré cela, peu semblent être inquiets de la situation. De plus, la communauté possède un lobby très puissant au Congrès américain qui agit en leur faveur. Les Etats-Unis prennent donc contact avec le gouvernement égyptien lorsqu’ils rencontrent des difficultés. Mais cela signifie aussi que si l'Egypte fait preuve de bonne volonté pour améliorer la vie des coptes et leur intégration, le gouvernement américain sera plus enclin à aider l’Egypte en retour.

En parallèle, il est aussi nécessaire d'évoquer l'islamisme, surtout en Egypte, qui vit la création de la confrérie des Frères Musulmans en 1928. Aujourd'hui interdite en tant que parti, mais tolérée en tant qu'organisation, la confrérie est une des principales forces d'opposition politique – elle a obtenu 20% des sièges au Parlement en 2005, sous l'étiquette "indépendants" – et constitue, pour le gouvernement, la menace de la montée de l'intégrisme religieux. Même si les Frères ont renoncé à la violence au début des années 90 et s'ils dénoncent la cruauté de chaque nouvel attentat, il n'en demeure pas moins qu'ils restent une organisation islamique dont le but est d'accorder une place plus importante à l'Islam dans une société trop soumise, selon eux, aux valeurs de l'Occident...

Cette montée de l'intégrisme est due, entre autres, aux Egyptiens qui partent travailler dans des pays du Golfe, comme l'Arabie Saoudite, et qui reviennent, certes plus riches, mais aussi avec des pratiques plus dures et une idéologie plus stricte. De part sa position géographique – à la frontière d'Israël – et politique – neutre dans le conflit israélo-palestinien – l'Egypte se trouve parfois dans une situation délicate car les fondamentalistes musulmans y trouvent plus facilement une raison de s'opposer au gouvernement, de le critiquer, et de faire parler d'eux. Et que ce soit les Frères il y a plusieurs années, ou d'autres organisations, comme la Gamaa Islamiyya par exemple, les actions terroristes ont des répercussions dans de très nombreux domaines : chute du tourisme, augmentation de la répression policière, image négative du pays.

Il n'est donc plus besoin de le démontrer, la religion tient une place primordiale dans la vie des Egyptiens, et prenant en compte le fait que la principale source d'inspiration de la loi est la Shari'a, on comprend encore mieux pourquoi elle est si présente. Et il est certain que compte tenu du contexte géopolitique actuel, la religion aura encore une incidence certaine sur la vie du pays dans les prochaines années. Espérons juste que la situation ne se dégrade pas comme dans d'autres pays...



L'Eglise copte El-Moallaqa

jeudi 3 mai 2007

La démocratie à l'égyptienne...

L'Egypte, ou plutôt la République Arabe d'Egypte جمهورية مصر العربية est dirigée par Hosni Mubarak depuis 1981. Depuis son accession au pouvoir, sa réélection à quatre reprises avec des scores dépassant les 95% suscite de nombreuses interrogations, mais ce ne sont pas les seuls reproches faits à cette république arabe, sa politique intérieure est elle aussi sujette à caution.

Suite à l'assassinat du président Sadate en 1981 par des islamistes, qui lui reprochaient d’avoir signé les accords de paix de Camp David avec Israël, Mubarak décréta l'état d'urgence afin de renforcer les mesures de sécurité, et d'avoir la possibilité de déployer plus de moyens dans ce domaine, en restreignant certaines libertés. Ce décret est toujours en vigueur depuis cette date ! Et de ce fait, un certain nombre de libertés individuelles ne sont plus respectées, la police peut se montrer un peu plus "musclée" et procéder plus facilement à des arrestations massives. L'armée est elle aussi omniprésente en Egypte. Il faut dire par ailleurs que les policiers ressemblent à des soldats. Entre la police touristique sur les sites le plus visités, les nombreuses patrouilles en ville et dans les lieux public comme les gares et les innombrables convois, l’armée et la police font partie du paysage !
Cette impression est aussi renforcée les très nombreuses représentations du président Mubarak, entouré de militaires, sur des fresques ou mosaïques "historiques". Les scènes de bataille de l'ancienne Egypte deviennent sous l’effet d’un très fort sentiment nationaliste, des guerres du XXe Siècle. Toutes les victoires sont magnifiées, des monuments commémoratifs ont été érigés et des musées leur sont dédiés. Bref, on sent que l'Egypte est très attachée à son passé, antique comme récent.
L'Etat intervient dans de nombreux domaines ; la presse est contrôlée, dirigée parfois, ainsi certains des plus grands groupes de presse lui appartiennent ; les films dérangeants sont purement et simplement interdits ; il contrôle plusieurs grandes entreprises.
La concentration de ces pouvoirs dans les mains du président Mubarak le fait parfois percevoir comme un dictateur. Certes, le pays n'est pas une dictature militaire violente ni très répressive, mais la "démocratie" est, dans les faits, peu présente.

En effet, le choix du président se fait par référendum, sur le nom d’un seul candidat préalablement désigné par l’assemblée au sein d’un parti unique ! Lors des dernières élections, en 2005, la Constitution fut modifiée pour permettre à plus d'un parti de présenter un candidat : cette réforme fut mise en avant comme une preuve de l'évolution du pays et des efforts du gouvernement. Cependant, pour accéder au vote, le candidat devait obtenir un certain nombre de signatures de députés, nombre supérieur à celui des députés de l'opposition...
L’autre question politique qui fait débat aujourd’hui, a trait à l'avenir politique de l'Egypte. Mubarak est âgé, et il y a de fortes chances pour que cela soit son dernier mandat, et qu'un nouveau président soit élu en 2011. On parle beaucoup de son propre fils, qu'il préparerait à sa succession en lui donnant de plus en plus d'importance au sein du PND (Parti National Démocrate, le parti au pouvoir). Bien évidemment, cette solution ne fait pas l’unanimité, surtout dans une "démocratie" où une succession père-fils ferait quelque peu désordre.
Cependant, pour l’opinion publique, Mubarak est celui qui arrive à concilier à la fois politique d'occidentalisation, contrôle des partis islamiques et neutralité dans le conflit israélo-palestinien, ce qui lui vaut d'être souvent convié aux négociations. Les Egyptiens trouvent cela rassurant, ils savent aussi que, dans l’éventualité de la succession du président par son fils, les choses ne changeraient pas énormément ; ils assisteraient à la continuité de la présidence actuelle.
Un nouveau venu représenterait donc plutôt un risque, celui de l’arrivée au pouvoir des islamistes – ce que peu souhaitent – ou d’un incompétent qui ne recueillerait pas le soutien de la population. Maintenant, si le nouveau président était meilleur, ils seraient pour, "mais on ne sait pas avant !" me dit Mohammed, un ami d'Alexandrie.

On retrouve en politique finalement ce fatalisme oriental qui fait que les gens acceptent les choses, leur destin, et avancent vers l'avenir confiants, ou tout du moins, pas spécialement inquiets... Et tout ira bien, inch'Allah إن ثاء الله !! Ainsi va la démocratie à l’égyptienne.

Le Sphinx...

mercredi 2 mai 2007

Au milieu des Egyptiens...

Que dire de la vie en Egypte, si ce n’est qu’elle se ressent, qu’elle se vit et que de la décrire dans son ensemble est assez difficile ! Je vais tenter de vous faire partager quelques uns de ces moments uniques, où la vie était douce et agréable, ces instants magiques où presque rien vous apporte presque tout...

Je pense que l'un des éléments primordial de la vie des Egyptiens, c'est le café. Qui ne s'est jamais assis à la terrasse d'un café pour boire un thé ou fumer une chicha, ne peut prétendre connaître l'Egypte ! Je ne dis pas que c'est suffisant, mais c'est une étape obligée... Réelle activité du quotidien, les égyptiens la pratiquent dès que possible : en sortant du travail, seuls ou entre amis, ils vont s'asseoir à une table, discutent de tout et de rien, jouent aux dominos, au tric-trac, lisent le journal, regardent les voitures dans la rue – ou la mer à Alexandrie – en fumant une chicha... Le monde réel paraît loin pendant ces instants précieux, et c'est peut-être aussi pour ça qu'ils sont tant prisés. Durant le temps qu'ils passent assis là, où dans une atmosphère unique, ils oublient tout le reste, la vie leur parait simple, et ils rencontrent alors une certaine forme de bonheur... Ce qui explique peut-être aussi la célèbre fatalité orientale « inch’Allah ! »

Une seule difficulté pour rejoindre ces endroits merveilleux : la traversée des rues ! Chose pas toujours aisée, que ce soit à pied, ou en voiture d’ailleurs. Car, comme chacun le sait, la circulation en Egypte est infernale ! Certes, il y a des feux, mais ils ne sont pas respectés, pas plus que les règles les plus élémentaires du code de la route. Sur les grands carrefours les voitures ne s’arrêtent que quand les autres ont commencé à avancer ! Les quelques trajets que j'ai faits en taxi furent assez mouvementés... N’allez pas croire pour autant que la vie du piéton soit plus simple, surtout lorsqu’il doit traverser une avenue. Devant affronter une circulation qui jamais ne s’arrête simultanément sur toutes les voies et ne bénéficiant d’aucune priorité, il lui faut après avoir franchi la première voie, attendre que la deuxième soit à l’arrêt pour passer, et ainsi de suite. Evidemment, sitôt franchie, la circulation reprend de plus belle et le voici bloqué de toute part, « serrant les fesses » pour pouvoir poursuivre sa route.

Traverser un embouteillage dans les rues du centre-ville n'est pas des plus difficiles – pour une fois qu'elles ne roulent pas – mais bonjour les odeurs... Je ne suis pas spécialement sensible à la pollution, mais là, je pense que ça dépasse mon seuil de tolérance !

Elément indispensable pour conduire : le klaxon !! Sans lui, il est encore plus difficile de se déplacer. En effet, si en théorie il sert à avertir les autres de sa présence en cas de danger, ici, ce n’est pas sa seule raison d’être ... On l'utilise pour dire "bonjour, merci, poussez-vous" bref pour un tas de choses diverses et variées qui participent à la cacophonie du Caire.
Et je me souviens du trajet en bus pour aller à Tanta, sur la "voie rapide" : la route était une 2x2 voies, limitée à 70km/h d'après les panneaux, plus ou moins respectés, mais sans excès en tout cas. Par contre, ça n'est pas sans danger, entre les dépassements à droite et à gauche, les belles queues de poisson, les voitures qui passent même s'il n'y a pas de place, et puis aussi d'autre "surprises" : travaux non signalés, piétons et vélo qui traversent, marchands, ânes et charrettes au bord de la route, vendant fruits et autres produits... Je comprends encore mieux les conseils préconisant d'éviter de rouler avec sa propre voiture !

Les sorties en famille sont aussi très importantes : que ce soit au Caire ou à Alexandrie surtout – je pense que c'est dû au mode de vie citadin – les soirées et les nuits sont l'occasion de balades sur les bords du Nil, ou sur la Corniche, ou même en centre-ville... Je pense que c'est aussi parce que les journées sont occupées par le travail, et qu'en plus il fait trop chaud, alors là c'est le meilleur moment. Mais c'est amusant de voir les familles, toutes générations confondues, réunies et assises en face du Nil regarder les bateaux qui passent de temps à autres, et admirer les lumières de la ville en mangeant une glace ou un épi de maïs grillé...

Je revois aussi les marchands de pain qui portent de gros cageots remplis de pains, sur les épaules ou la tête, et qui traversent les rues comme ça, en hélant le prix et cherchant des acheteurs... Je les ai même vus en moto ! La caisse sur la tête, plus ou moins maintenue en équilibre par une des deux mains...

La vie en Egypte est remplie de toutes ces petites choses, insignifiantes pour qui n’y prête attention, mais qui forment un tout. Réellement captivant et attirant. Il faut y voir les causes de cette joie de vivre et de cette hospitalité qui caractérisent les Egyptiens. Ils sont prêts à nous ouvrir leur cœur, pour peu que nous acceptions nous aussi d’ouvrir le nôtre, et cela doit d’abord passer par l’ouverture de nos yeux.

"Course contre la montre d'une ambulance..."