Vers la frontière... (1ère partie)
Par Nefermaât, dimanche 3 février 2008 à 18:06 :: Un rêveur en Egypte... :: #692 :: rss
J’arrive à la gare Turgoman avec Elsa et Noémie. Déjà, nous rencontrons une difficulté : le passage d’un détecteur de métaux, et les bagages aux rayons X. En effet, je viens de réaliser que j’ai un laguiole dans mon sac ! Ce qui m’étonne, c’est que la semaine dernière, je suis passé exactement au même endroit, le couteau était déjà là, et je n’ai eu aucune remarque ! Là il me faut palabrer pendant une dizaine de minutes avec différents policiers, à coup de « Da hedeyya, li wâhed sâheb » – c’est un cadeau pour un ami – et ils acceptent finalement de me laisser passer…
Nous achetons les billets pour un bus direct jusqu’El Arish. Ensuite, j’espère réussi à trouver un moyen d’atteindre Rafah et de passer les sept check-points entre les deux villes. En effet, depuis une semaine et ma première venue, la présence policière et militaire a été largement renforcée et il est nettement moins facile de passer qu’auparavant. Par contre, d’après les informations que j’ai eues de personnes sur place, on passe encore librement la frontière. Une fois à Rafah, Hamâd que j’avais rencontré la semaine dernière, nous attend et nous emmènera chez lui, avant de nous montrer quelques coins de la bande de Gaza.
Dans le bus, tout le monde s’intéresse à nous dès qu’ils apprennent que nous sommes français. Mon voisin de gauche est originaire du Sud, travaille au Caire et va à El Arish pour son boulot, celui de devant est d’El Arish, mais m’avoue à voix basse qu’il ira jusque Rafah pour passer la frontière, et enfin celui de derrière me glisse à l’oreille qu’il est Palestinien et qu’il va dans la Bande de Gaza pour voir sa famille.
Tout se passe sans soucis jusque la sortie d’Ismaillia, et le pont Es-Salâm qui passe au dessus du Canal de Suez, et qui marque l’entrée dans le Sinaï. A l’entrée du pont, un important dispositif de police est déployé, et contrôle toutes les identités. Plusieurs personnes sont priées de descendre du bus pour plus d’informations. On montre nos passeports, mais on nous fait descendre également.
Nous expliquons que nous allons voir un ami égyptien qui habite El Arish et qui nous a invités chez lui. L’officier nous explique qu’il y a beaucoup de problèmes depuis quelques jours et qu’on ne peut y aller. Mais d’après un ami journaliste présent la veille, la ville était relativement calme, et du moins sans risque pour nous. L’homme ne veut rien savoir. On tente de le convaincre en appelant un ami égyptien : on lui demande de se faire passer pour un habitant d’El Arish qui invite des français à venir le voir et d’essayer de rassurer l’officier en lui disant que l’on ne craint rien. Mais cette tentative échoue…
Il veut nous renvoyer au Caire aussitôt, mais décidés à aller à El Arish, on refuse à chaque fois et on insiste. C’est là que nous revoyons les deux Palestiniens, Bahsel et Hussam, qui étaient avec nous dans le bus. Ils ont été bloqués aussi et on les a priés de retourner au Caire. En effet, ils sont Palestiniens mais sont étudiants au Caire, ils y habitent, on leur a donc interdit de passer. Hussam nous explique qu’ils souhaitaient juste aller voir leur famille quelques heures avant de revenir. Nous sommes étonnés par une durée aussi courte, surtout qu’ils disent n’avoir pas vu leurs familles depuis un moment. Mais il explique avec la gorge nouée et une faible voix, qu’il a « perdu 2 ans de sa vie à Gaza, à cause du blocus. » Il ne peut donc pas prendre le risque que ça recommence. « C’est la vie, c’est comme ça, on s’y fait. Ca nous suffit… »
Décidés à tenter de passer, ils nous proposent de les accompagner. Ils pensent rentrer au Caire, puis là trouver un chauffeur qui acceptera de nous emmener, en passant par une « unofficial way ». Mais nous finissons par trouver un touk-touk qui propose de nous faire traverser le Canal par un autre chemin. Nous montons donc dans le petit véhicule à trois roues, à 7, puis 8, et 9 enfin… Serrés les uns contre les autres, avec les bagages, le touk-touk file à vive allure. Nous n’avons aucune idée de ce qui nous attend, et nous ne comprenons que peu les discussions en arabe. Pourtant Hussam parle bien en anglais, mais il ne sait pas non plus réellement ce que nous allons faire. On s’arrête à proximité du pont, apparemment il faut attendre car une patrouille de police n’est pas loin. Ils en profitent pour discuter et négocier le prix. Les passeurs sont nombreux et on se sent un peu en position de faiblesse… D’ailleurs, au bout d’un moment, la discussion monte d’un cran, tout le monde s’énerve, et l’on comprend que c’est fini. Les passeurs demandaient plus de 600 LE uniquement pour passer le pont. La déception est dans l’air…
Ils nous ramènent donc au pont : retour au point de départ ! Une dernière discussion s’engage entre certains des passeurs, dont certains assez virulents, et nos deux amis. On décide de partir et de trouver autre chose. Mais là tout s’accélère : un homme prend le sac de Hussam posé à terre, le lance dans le touk-touk et démarre en trombe ! Elsa et Hussam tentent de s’accrocher au véhicule, mais il est trop rapide… Nous montons tous dans un microbus et commençons à les suivre. Mais c’est inutile. Nous sommes dépités. Hussam nous dit que son sac contenait entre autres du matériel informatique qu’il ramenait pour sa famille…
On rentre au Caire, la mort dans l’âme, déçus de n’avoir pas réussi à passer et surtout énervés et frustrés par cette mésaventure. J’avais senti – et Bahsel nous l’avait confirmé – que les Egyptiens présents n’étaient pas très accueillants vis-à-vis des Palestiniens, mais je ne m’attendais pas à ce que ça aille jusque là ! D’ailleurs, on apprendra plus tard que c’était une arnaque dès le début, il n’y a en effet aucune autre route qui traverse le Canal.
« Depuis 6 ans que j’habite en Egypte, j’ai toujours eu des problèmes avec les Egyptiens, et j’ai souvent fait de mauvaises choses à cause de ça. C’est la première fois que cela se retourne contre moi… Je paye aujourd’hui ce que j’ai pu faire par le passé. Dieu en a décidé ainsi. » m’explique Hussam. Il est assez fataliste, il dit que sa vie est ainsi, pleine de soucis, et qu’il ne peut que faire avec. Il rajoute « I’m alive » avec le sourire, nous expliquant qu’après avoir vécu à Gaza, c’est ce seul constat qui est important, être en vie…
De retour au Caire, nous nous asseyons dans un café pour boire un thé et parler un peu. Apparemment, le chauffeur du microbus est prêt à nous emmener à Rafah en passant par un autre chemin, en évitant la plupart des check-points de la police. Nous sommes partants pour retenter le coup. On se donne donc rendez vous le lendemain : nous les rejoindrons chez eux dans le quartier du 6 octobre, à la périphérie sud du Caire, puis nous partirons.
Commentaires
1. Le vendredi 20 janvier 2012 à 08:37, par Cazare in Mamaia
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