J'ouvre les volets et un sentiment de joie profonde m'envahit. Je regarde tout ce qui m'entoure, et même si ça n'est pas une vue magnifique, il y a néanmoins quelque chose dans l'air qui fait que... une odeur particulière que j'avais déjà sentie lors de ma première venue, et pourtant je n'étais resté au Caire qu'une journée... Je commence à m'habituer à cette ville, ses bruits incessants, sa vie nocturne.

J'ai envoyé un message à Sameh pour qu'on se fasse rendez-vous à 9h devant le musée, mais je n'ai pas encore eu de réponse : je vais y aller au cas où ! En y allant, je m'arrête dans un resto à emporter pour prendre un sandwich de foul en guise de petit-déj : 0,75 LE. C'est bon : c'est une purée de fèves bouillies, avec de l'ail, du citron, et du cumin ; quelque chose de très léger...

J'attend devant le musée pendant quinze minutes, puis je comprends qu'ils ne viendront pas. Je vais m'asseoir sur un banc sur la corniche où je contemple Nil, tout en choisissant mon programme de la matinée : ça sera le Khan el Khalili. Je remonte l'avenue et je demande à deux taxis de m'y emmener pour 5 LE, ils me répondent que c'est le prix pour y aller en bus, ce que je sais être pertinemment faux ! Du coup, je décide d'y aller à pied, il n'y a pas meilleure façon de s'imprégner de la vie ici...
Je sors du centre ville, assez touristique, pour rejoindre ce qu'on appelle le Caire islamique – c'est un ensemble de quartiers à l'est de la ville, construits entre le IXe et le XIXe siècle, et abritant la plus riche concentration de monuments islamiques au monde. Maintenant je passe devant une multitude de petites boutiques et d'échoppes : des marchands d'épices avec les gros sacs sur le trottoir répandant dans l'air mille senteurs orientales qui envoûtent l'esprit, quelques marchands de souvenirs "égyptiens" mais dont la clientèle est locale. Il y a aussi des vendeurs en tout genre dont la boutique fait 2m² tout au plus, et qui vendent des piles, des télécommandes, des ventilateurs, des portables, ou toute sorte d'appareils électriques... Beaucoup ont de grosses enseignes lumineuses comme dans les centres-villes occidentaux. J'observe aussi beaucoup de misère dans ces quartiers : des femmes ou des enfants en guenilles demandent l'aumône, rappelant un des cinq piliers de l'Islam que tout croyant se doit de respecter.

Sur les trottoirs les gens s'arrêtent et boivent dans de grosses cruches en terre cuite, remplies d'eau... ou près de distributeurs où un verre est accroché à une petite chaînette.
Sur Sharia el Azar, la grande avenue qui mène au quartier islamique, se trouvent deux grands autoponts pour désengorger les petites rues. En dessous, le bruit est énorme, le flot de la circulation résonne comme un boucan d'enfer, et la pollution est réellement désagréable. J'arrive enfin à l'entrée du souk, près de la magnifique mosquée El Hussein. Des dizaines de boutiques se serrent les unes contre les autres dans de minuscules ruelles ombragées, couvertes pour certaines : orfèvrerie, parfums, babioles, tissus, ... tout pour attirer les touristes qui affluent nombreux chaque jour ! J'achète une bouteille d'eau que je paye 3 LE... on voit que le coin est touristique : j'aurais p'têt dû marchander ma bouteille ! Seulement, ce matin, il n'y a personne ! Je suis le seul européen à traverser le souk, ce qui a pour conséquence deux types de réactions : l'incompréhension de me voir déambuler seul, ou de grands sourires, certains me criant "How are you ?" ou d'autres m'incitant à entrer dans leur boutique.
Je finis par arriver dans un coin sans boutique, avec une extrême pauvreté : les enfants jouent pieds nus dans la terre, trempée par le refoulement des égouts, ou entre les ordures. L'odeur est pestilentielle. M'étant retrouvé dans un cul de sac, très sombre, je fais demi-tour pas totalement rassuré...

Je trouve enfin le café El Fishawy où je commande un thé, qui me sera servi dans une petite théière émaillée, avec un verre rempli de menthe fraîche, un petit pot de sucre et une bouteille d'eau fraîche. J'apprécie énormément ce dépaysement : peu de monde, aucun européen, une ambiance et un calme particuliers, et cela me permet de reposer mes pieds, après 3h de marche.

Le Fishawy est un café typique, inchangé depuis 200 ans. Avec ses vieilles tables en fer forgé, ses grands miroirs, ses grandes arches en couleur avec des lampes travaillées par un orfèvre, c'est un lieu de détente totale ! Sur des banquettes en bois sculpté, des égyptiens prennent le temps de vivre en buvant un thé et fumant le chicha. Assis, bercé par les sonorités arabes des voix et une musique de fond. Je ne prend pas de chicha, mais je compte bien y retourner un soir, quand il sera plus animé. J'avais déjà envie de voir ce café, mais c'est mieux que je l'imaginais. Le même sourire énigmatique qu'à l'aéroport vient illuminer mon visage...

Après deux journées pas faciles d'adaptation, je me fais à la vie ici et à son rythme : c'est marrant, j'ai l'impression que cette matinée m'a appris plus que les deux jours précédents... Finalement, je me dis que la vie au Caire, et en Egypte je pense, ne se raconte pas réellement, et je comprends mieux les réponses brèves à mes questions. Cette atmosphère se ressent, s'écoute, c'est un travail des sens de chaque instant. Et bien que je n'aie pas encore eu de conversation approfondie avec eux, je me sens plus proche des égyptiens. "Life is easy" m'avait dit Mohammed, et je pense que malgré tous les problèmes auxquels ils sont confrontés, ils gardent toujours leur bonne humeur et l'espoir grâce à des moments comme ça...