Samedi 15, vers midi, je retrouve Gwen et Annick, une de ses amies venue pour 10 jours en Egypte. Quelqu’un doit nous emmener au Moqqatam, les falaises qui dominent la ville au sud-est du Caire. Pour y aller, nous traversons la Cité des morts : plus de 1000 hectares avec plusieurs centaines de milliers de tombes… Depuis les années 50 et la crise du logement, les cairotes sont venus trouver des lieux de vie ici, occupant les cimetières, ou les mausolées, et depuis on estime à entre 1 et 3 millions le nombre de personnes vivant ici.
En passant en voiture, il étrange de voir les façades décorées de citations religieuses et de remarquer aussi vite l’antenne satellite sur le toit et une table à manger à l’intérieur… Une fois sortis, nous débouchons au pied des collines. Au sommet, creusées dans la roche calcaire, se trouvent plusieurs églises coptes avec une importante communauté religieuse.

Mais avant d’y arriver, il nous faut faire l’ascension – décrite comme un chemin de croix par les coptes – et traverser le quartier des zabbalines, les chiffonniers du Caire. J’avais déjà lu plusieurs articles sur eux dans le journal, Françoise m’en avait longuement parlé et j’avais regretté de ne pas y être allé l’été dernier. Tous les habitants récupèrent les déchets de la ville, les trient, les recyclent et développent ainsi un artisanat à partir de ces produits recyclés. Nous rentrons donc dans un monde où les ordures sont partout, en vrac ou alors triées dans des sacs énormes empilés contre les murs ou entassés et ficelés dans des pick-up créant des chargements de plusieurs mètres de hauteur ! Nous avions du mal à avancer car les rues sont à la limite d’être praticables et nous rencontrions beaucoup de convois plus qu’encombrants. En apparence, c’est un monde de misère, où la pauvreté et la saleté sont reines : c’est vrai pour la seconde, mais sinon la réalité est un peu différente. En effet, le commerce des ordures et produits recyclés est assez rentable, et permettent aux zabbalines de vivre plus ou moins bien – attention, ils restent pauvres, mais pas autant que d’autres et pas autant que leur environnement ne pourrait le laisser supposer – et d’envoyer leurs enfants à l’école. Nous croisons d’ailleurs plusieurs écoliers en bel uniforme. Pour limiter leur activité, le gouvernement créa une société de ramassage des déchets et de recyclage… mais alors qu’ils n’en récupèrent que 30%, les zabbalines, eux, arrivent à en recycler plus de 90%. Ne voulant pas perdre cette source de revenus, et étant par ailleurs utiles à la ville et plus efficaces, ils s’arrangent toujours pour devancer, en catimini, la société officielle dans le ramassage…

Après avoir demandé plusieurs fois, nous finissons par arriver à l’entrée de la communauté : de grandes falaises de calcaire nous accueillent, dans lesquelles ont été gravées des fresques géantes représentant des personnages ou des scènes de la Bible, avec à côté des versets traduits en arabe et en anglais. Nous pénétrons d’abord dans un immense amphithéâtre creusé dans la roche, où doivent se dérouler des messes incroyables. Derrière le pupitre s’étend une zone de parquet ciré, avec accrochés au mur, des icônes sacrées que fidèles viennent pieusement toucher. Nous rentrons ensuite dans une immense grotte aménagée avec une petite scène et des gradins. Au fond, il y a d’autres fresques bibliques gravées dans la roche. Il y a une atmosphère particulière dans ces lieux, quelque chose de serein, de spirituel, d’apaisant… Plusieurs groupes d’enfants nous suivent par moments, nous sourient et nous demandent nos prénoms : c’était assez amusant. Il est vrai que quasiment aucun guide ne parle de ces lieux, il n’y a donc que rarement des touristes et des étrangers qui viennent…

En redescendant, nous – après une longue et laborieuse recherche – voir un atelier ayant été soutenu par Mère Thérésa, où des femmes recyclent le tissu et le papier, puis fabriquent de très jolies choses pour les vendre. Pour cause de Ramadân, les ateliers marchent au ralenti mais nous avons tout de même pu avoir un aperçu de la façon dont le papier est traité. Puis nous sommes redescendus, laissant derrière nous ce monde étrange et fascinant, et je me promis de revenir en faisant l’ascension à pied, pour mieux rencontrer les gens qui paraissent vraiment très chaleureux. Le seul point négatif étant l’odeur, qui parfois, est vraiment très forte… !

Nous avons continué notre balade en allant faire une petite pause au parc El-Azhar : grand espace verdoyant avec des bassins, de grandes pelouses, de nombreuses espèces d’arbres et de fleurs, et une magnifique vue sur le Caire, notamment le quartier islamique, à deux pas de là. Inauguré en 2005, après plus de 20 ans de chantier, « ce parc se situe sur les 30 hectares des colline el-Darasa, nées de l’accumulation, siècle après siècle, des débris et détritus de la cité… dont le sous-sol abrite de gigantesques réservoirs d’eau potable, première condition d’une amélioration de l’habitat des anciens quartiers populaires. » Le projet a permis grâce aux fonds récoltés – 2 restaurants de luxe, un prix d’entrée modique – de restaurer de nombreuses maisons et monuments, ainsi qu’un morceau de la muraille fatimide de Salah el-Din.

Puis nous avons descendu la colline, et nous sommes arrivés au pied de la muraille. Après avoir trouvé comment passer de l’autre côté, nous avons pénétré dans les quartiers populaires du Caire islamique : petites ruelles étroites, avec des maisons datant de plusieurs siècles. Nous voulions à la mosquée bleue, normalement près de là où nous étions. Mais apparemment, personne ne connaissait, car même les personnes qui répondaient nous donnaient des directions très floues et parfois même contradictoires ! A ce sujet, il faut savoir que les Egyptiens sont très fiers et qu’ils se refusent à avouer qu’ils ne savent pas… Ils répondent donc souvent quelque chose du style « ‘Ala tûl, ‘ala tûl, wa ba’adên, â’al-yemîn », ce qui veut dire « tout droit, tout droit, et ensuite, à droite »… C’est alors que Gwen m’a dit que j’étais comme j’étais le seul mec du groupe, et que je parlais un peu arabe, c’était à moi de demander et de faire le guide ! Bon…
- Men fadlak, fên el gama’a el-‘azraq ? (s’il vous plait, où se trouve la mosquée bleue ?)
- Gama’a el-Azhar ? (Mosquée el-Azhar ?)
- Lâa lâa ! Gama’a el-‘azraq ! (Non non ! La mosquée bleue !)
Et on me répondait un truc incompréhensible et qui n’était pas la direction que l’on supposait approximativement avec le plan. Car oui, nous avions un plan ! Où figurait la mosquée qui plus est !! Mais notre position était plus qu’incertaine et le nom de notre rue n’était pas précisé sur le plan…
Puis au bout de 10 min :
- El gama’a el-‘azraq ? Fên ? (La mosquée bleue ? Où ?)
- El-Azhar ?
- Lâa, mesh el-Azhar ! El gama’a el-‘AZRAQ !! (non, pas el-Azhar ! La mosquée BLEUE !!)
Mais continuant à me parler d’el-Azhar, je finis par dire :
- La mosquée bleue, quoi ! – comme s’il allait mieux comprendre si je m’énervais en français…
- Aaaah… « la mosquée bleue » ?
- Aywa !!!
Il parle alors avec le jeune homme qui l’accompagne et celui-ci, certes pressé et pas très emballé par la tâche, nous emmène tout de même jusque là-bas. Je ris intérieurement de m’être fait comprendre en français et non pas en arabe… Mais je réalise soudain que ce nom de « mosquée bleue » n’est qu’un surnom – c’est en réalité la mosquée d’Aqsûnqûr - surnom qui traduit en arabe ne fait probablement référence à rien du tout… D’où leur insistance à parler de la grande mosquée d’el-Azhar, en pensant certainement que je ne savais pas prononcer !

Au fond, beaucoup de temps pour pas grand-chose : la mosquée, en travaux, ne se visite pas, et les carreaux de marbre bleu sur la façade– qui lui ont donné ce cher surnom que nous connaissons – sont dissimulés sous une épaisse couche de poussière.
Demi tour donc pour aller à Bab el-Zueila, la grande porte au sud de la muraille fatimide du Caire construite au XIe siècle. Je reprends donc mes questions en demandant cette fois-ci « Fên el-shari’a el-khiyamiyya ? » (où est la rue el-Khiyamiyya ?) J’ai plus de succès et après une balade dans les petites ruelles, nous retrouvons les souks de Bab el-Zueila. Un petit tour dans la rue des « fanoûs », les lampes dorées du Ramadân, où sur quelques centaines de mètres, des vendeurs proposent chacun des dizaines et des dizaines de modèles différentes. Enfin, après avoir assisté à l’iftar sur la place el-Hussein, à l’entrée du Khan el-Khalili, où de nombreuses tables recouvertes de nourriture accueillent ceux qui rompent le jeûne, nous avons pris un verre au Fishawy – karkadé glacé et thé à la menthe pour moi – avant de rentrer.

Le temps de faire mes sacs, de transférer mes photos de la journée, vérifier quelques mails, aller acheter un cahier pour écrire et un peu de pain, il était l’heure. Hop, un taxi ! On parle un peu : il aime la France, et je vois que Chirac est encore dans beaucoup d’esprits… Il est plus réservé quant à Sarkozy. Il me dit qu’il apprécie également les allemands, mais un peu moins les anglais et les américains… Avant de me laisser, il me félicite pour mon arabe. Je le remercie mais reste septique. Certes, je me débrouille un peu, ma prononciation doit s’améliorer un peu également, mais de là à dire que je parle bien arabe ! Néanmoins, ça me fait plaisir, et ça m’incite encore plus à persévérer : dans 3 ans, je veux absolument être bilingue !!

J’attends le bus, il arrive finalement et un peu avant minuit, nous partons. Ca y est ! L’aventure commence… Je repense alors aux cris d’un chauffeur que j’avais entendus l’année dernière à Matrouh et qui correspond bien à mon état d’esprit : « Siwa, Siwa ! Yalla !! » (Siwa, Siwa ! On y va !!)